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Depuis plusieurs années maintenant, il est de plus en plus question de solidarité internationale, au travers de thèmes aussi différents que l'allègement de la dette, le commerce équitable, les placements financiers éthiques,l'économie solidaire (qui a même son secrétariat d'Etat désormais), et bien sûr, le micro-crédit. Les ravages accumulés et amplifiés d'une mondialisation sans règle ont fini par faire émerger une conscience internationale, civile, qu'il existe d'autres voies.
Selon la légende, le micro-crédit a été " inventé " par le Professeur Yunus dans les années 70, au Bangladesh. La Grameen Bank, qui a résulté de cette invention, repose sur un constat et un principe très simple : les plus pauvres des pauvres n'ont pas accès aux banques, et donc au crédit, car ils ne peuvent offrir de garanties, ne possédant rien. Ils sont donc à la merci des usuriers et autres banquiers de rues, qui leur prêtent chaque matin de quoi assurer une activité économique minimale, génératrice d'un faible revenu dont une grande partie servira à rembourser le prêt du matin, et ce qui reste à acheter de quoi se nourrir et nourrir sa famille. C'est un cercle vicieux, qui empêche de dégager le moindre surplus, et qui la plupart du temps génère des dettes s'étendant sur plusieurs générations.
La solution du Professeur Yunus consiste à prêter à ces pauvres, mais collectivement, de façon solidaire. C'est dans la logique et le lien du groupe que réside la garantie qui manquait aux banques : le prêt est octroyé à un individu, à condition qu'il fasse partie d'une groupe de 4 ou 5 autres individus qui s'engagent à assister l'emprunteur dans sa gestion du prêt, mais surtout à rembourser ce prêt si l'emprunteur n'est pas en mesure de le faire lui-même. De plus, si le prêt n'est pas remboursé, aucun des membres du groupe ne pourra prétendre à un prêt pour lui-même.
Ce système a été appliqué essentiellement à des femmes (car l'on s'est aperçu qu'elles remboursaient mieux), et en
milieu rural, afin de toucher les plus pauvres. Il s'est développé très rapidement, et l'on est vite arrivé à un taux de remboursement
des prêts de plus de 97%. Dès lors, la " recette miracle " pouvait être exportée de par le monde.
De fait, le micro-crédit
existe maintenant à peu près dans tous les pays en voie de développement ou de transition des cinq continents. Il existe même dans les pays dits développés, en France notamment, dans les secteurs où l'Etat n'était plus suffisant. Bien sûr, il a été adapté à
chaque fois, avec plus ou moins de rapidité, et plus ou moins de bonheur, aux caractéristiques sociales, économiques, religieuses, politiques même,
de chaque milieu concerné.
Avant de poursuivre, il est nécessaire de faire une petite remarque historique : certes, le modèle de la Grameen Bank a joué un rôle majeur dans l'évolution du développement ces 20 dernières années, mais pas révolutionnaire. En effet, la micro finance existait bien avant, sous d'autres formes.
En Afrique par exemple, les tontines existent depuis plusieurs décennies (et certains historiens en datent les premières traces au 16ème siècle), et fonctionnent parfaitement, mettant en oeuvre le principe de l'épargne préalable; ce sont des regroupement (en général à l'échelle d'un ou plusieurs villages) de clients qui peuvent obtenir un prêt après avoir constitué une épargne suffisante pour garantir ce prêt.
Les systèmes mutualistes, également très répandus dans les pays "en développement", et depuis de longues années ont permis un financement de proximité aux couches moins favorisées de la population.
Il est cependant indéniable que la Grameen Bank, et sa formidable réussite à l'échelle du pays entier, ont permis au
thème des micro finances de connaître un essor décisif, à la fois pour sa propre pérennisation, et pour les pays qui sont
désormais touchés par le phénomène.
Cependant, la large diffusion et la répétition des différents systèmes
de micro finance depuis une vingtaine d'années ont fait émerger un certain nombre d'interrogation quant à leur succès. En effet, certains
systèmes se sont rapidement effondrés, alors que d'autres, dans des constances apparemment semblables connaissent un succès florissant. La
littérature scientifique s'est beaucoup penchée sur les cas de faillite, peu ou tardivement sur les réussites. Les échecs sont
généralement dus à une mauvaise gestion, mal adaptée, à un environnement mal évalué, ou économiquement fragile
(les milieux ruraux en particulier), ou encore à une crise économique globale, du pays ou du secteur (le café par exemple). >
Cette focalisation sur les échecs a été telle, que d'une part on a vu se multiplier les systèmes de " rating " , listes de critèreséconomiques à strictement respecter, et que d'autre part, le thème de la viabilité financière est devenu central : dans les études, les évaluations,c'est le critère rédhibitoire, l'institution de micro finance (IMF) doit devenir économiquement viable dans un délai raisonnable, sinon elle n'obtient pas de financement. Mais l'obtention d'une viabilité économique à moyen terme et la nécessité de dégager des profits, n'est-ce pas l'objectif d'une banque commerciale ? C'est-à-dire de celles-là même qui n'accordaient pas de prêts aux plus pauvres, et en parallèle desquelles les IMF ont été créées ?Le risque alors est possible que les IMF, pour obtenir cette viabilité, n'en viennent à adopter des raisonnements et des comportements de plus en plus proches de ceux des banques, et ne finissent alors par ne plus aider ceux en direction desquels elles ont été imaginées et créées...
Et cela amène un deuxième questionnement, qui est lui aussi récent : celui de l'impact de la micro finance. Qui est réellement touché par ces IMF ? Et dans quelles mesures ? Les plus pauvres des pauvres ne sont-ils pas laissés de côté ? Or il est très difficile de mesurer le chnagement apporté par la micro finance à l'échelle d'un foyer, d'un quartier ou d'un village : une grande partie de " mieux vivre " apporté ne peut se quantifier : une alimentation de meilleure qualité, plus variée, plus équilibrée, des enfants scolarisés plus longtemps, des soins plus réguliers, des conditions de vie plus salubres, plus hygiéniques, etc.
Plusieurs débats restent donc ouverts : le risque de transformation des IMF en " petites banques ", le problème de l'évaluation de l'impact, mais aussi les moyens alternatifs de financer le développement (appui aux PME, systèmes de garanties internationales, les investissements au Sud, l'épargne solidaire, etc.). Puisse la prise de conscience globale actuelle redonner un nouvel élan et une nouvelle dimension à la micro finance, et au financement du développement des pays du Sud et de l'Est dans son ensemble.
Pour en savoir plus : "La micro finance en Afrique : évolutions et stratégies des acteurs", n° 59-60, revue publiée par l'association "Epargne sans frontières", qu'il est possible de commandre sur le site www.esf.asso.fr
Sabine Ostencevic
"L'idée d'initier le projet micro-crédit est venu d'un constat "Beaucoup d'associations et d'ONG interviennent de façon circonstancielle et souvent sans tenir compte des besoins réels des bénéficiaires". Eddufao aprés une étude approfondie de la situation et une petite expérience du concret a décidé de tirer les leçons sur le terrain et de refuser la méthode qui consiste à distribuer de l'argent ou imposer les projets (donner des denrées alimentaires, matérielles...) mais plutôt de construire petit à petit des projets basés sur les initiatives et demandes réelles des personnes concernées. Nous avons décidé d'adapter une nouvelle méthode de développement durable et participatif d'apprendre à l'autre comment pêcher plutôt que de lui donner à chaque fois du poisson " Indé Ombotimbé président d'Eddufao Mali.
Eddufao propose différents types de micro-crédit adapté au milieu (rural ou urbain), ces micro-crédits doivent développer des activités rémunératrices qui sont choisies par les bénéficiaires .Dans le cadre de la lutte contre la pauvreté et la dynamisation de l'économie de quartier, Eddufao a proposé des micro-crédits afin d'aider à la création d'artisanat, de petits commerces, d'agriculture (pour les villages de brousse) ou pour le soutien des enfants handicapés. Ces micro-crédits sont gérés par l'antenne Eddufao Mali avec l'accord de la section France.
Les micro-crédits ont pour objectifs principaux:
- permettre aux personnes ou groupes de personnes de retrouver espoir et travail dans une démarche d'autonomisation et de professionnalisation.
- Aider la personne dans son accés à la gestion de l'argent. En Afrique, les comptes bancaires sont rares, les vols réguliers conduisant souvent des gestions financières peu tournées vers le futur qui ne se contentent que de trouver des solutions au coup par coup. L'accompagnement financier est donc une démarche globale pouvant aller jusqu'a l'appui pour l'ouverture d'un compte bancaire.
- Le contrôle et la transparence de la gestion financière. Les personnes ayant adhérées pour une démarche de micro-crédit suivent chaque étape du remboursement, signent des reçus, et ont accés aux informations concernant l'utilisation des fonds de la caisse Eddufao.
Plusieurs axes de travail sont en conséquence développés:
- Suivre et contrôler les activités mises en place par les bénéficiaires.
- Organiser des réunions et assurer le suivi individuel et l'émulsion de groupes.
- Organiser des séances d'animations et de sensibilisation autour des activités génératrices de revenus
- Evaluer les activités réalisées: faisabilité, rentabilité, mise en place et suivi.
le micro-crédit est un outil de developpement qui a ses limites : Lire l'article
Fernand VINCENT
HISTORIQUE
Dans le passé, mais aussi, de nos jours dans certaines parties du monde, le micro-crédit est souvent lié à l'usure. Les marchands, dans le Sud comme dans le Nord, qui accordent de petits crédits à ceux qui ne peuvent joindre les deux bouts ont été les premiers à prêter de petites sommes aux villageois qui n'avaient pas l'argent pour payer les médicaments ou l'écolage des enfants. Malgré les taux d'intérêts très élevés, souvent camouflés en remboursements en nature au moment de la récolte, les usuriers avaient du succès et se sont enrichis car ils étaient proches des besoins des populations parmi lesquelles ils vivaient. Cette proximité et cette intégration du prêteur dans le milieu culturel des emprunteurs est important car cette connaissance réciproque était le moyen de la couverture du risque.
Peu à peu, ces prêteurs furent contestés à cause des intérêts astronomiques qu'ils demandaient. Les églises et les prêtres prirent des initiatives d'organiser le petit crédit local. Les caisses Raiffeisen en Allemagne, puis dans toute l'Europe, les Caisses Desjardins au Canada et d'autres initiatives semblables dans d'autres pays se sont créées.
Le premier objectif de ces initiatives fut de rassembler l'épargne des populations et le curé de la paroisse fut souvent le trésorier assurant la garantie que l'argent épargné était bien en sécurité. Mais l'épargne, dans ces caisses locales servait souvent à des dépenses de consommation. Ce n'est que plus tard, que, l'épargne globale de ces caisses devenant importante, furent créées de petites banques qui commencèrent à prêter pour promouvoir des activités économiques et des entreprises locales. Aujourd'hui, les Caisses Raiffeisen en Europe et les Caisses Desjardin au Canada sont des banques importantes qui rivalisent et concurrencent les grandes banques commerciales.
Dans le Sud, les missionnaires ont eux aussi lancé les caisses d'épargne et de crédit sur le modèle des mutuelles décrites ci avant où le risque est partagé et les gens regroupés dans un même village ou un même quartier.
Mais le terme de "micro-crédit" est devenu connu par l'initiative des Grameen Bank du Bangladesh. Le Professeur YUNUS, las de voir les femmes incapables d'obtenir des banques locales, du crédit pour leur petit commerce prêta aux femmes, de sa propre poche, de petites sommes qui furent remboursées rapidement à 100%. De cette expérience est née la Grameen Bank qui aujourd'hui prête à des millions de pauvres
qui remboursent leurs prêts, totalement et sans problème. Le modèle Grameen repose sur les mêmes principes que les premières caisses Raiffeisen ou Desjardins: prêts et épargne par petits groupes de personnes, surtout des femmes, qui se connaissent, se rencontrent régulièrement (chaque semaine) et qui acceptent de jouer le jeu de la caution mutuelle pour couvrir le risque éventuel que l'une d'elles ne puisse rembourser son prêt. Epargner et prêter dans le même milieu sans laisser l'argent partir à la capitale, auto-contrôle par la connaissance de la situation de chaque membre, solidarité en cas de coup dur, telles sont les valeurs reconnues du système.
Les Grameen Bank et des initiatives semblables créées dans d'autres pays se développèrent de 1980 à 1995. Elles sont devenues des banques reconnues par les Etats et les organisations internationales.
Récemment, sous l'initiative du Professeur YUNUS, toutes ces organisations de micro-crédit se sont rassemblées à Washington pour le premier Sommet du micro-crédit. Cette "grande messe" permit à des milliers de personnes engagées dans leurs pays, du Sud, de l'Est et du Nord, de prendre conscience de l'importance de leur action et de décider d'éradiquer, par le micro-crédit, la pauvreté du monde.
Les dirigeants de ce Sommet mirent sur pied une politique de communication exemplaire. Par leur lobbying, les directeurs-généraux des grandes organisations internationales, de certaines banques commerciales, des Agences de coopération internationale multi et bilatérales s'engagèrent avec eux pour financer et développer le micro-crédit, "outil miracle" contre la pauvreté. Dès lors, le micro-crédit devint un terme à la mode dans le langage du développement.
Il faut donc nous interroger sur le contenu et l'efficacité du micro-crédit. Est-il vraiment une solution pour le développement et si oui à quelles conditions ? Cette récupération du micro-crédit par les organisations internationales, et demain par les grandes banques, puisqu'il peut être rémunérateur, n'est-elle pas un danger pour les pauvres ? Le micro-crédit, s'il a un effet positif sur le développement social, est-il aussi créateur d'entreprises, et donc d'emploi, et si oui à quelles conditions ? Bref, il faut aller au fond des choses et s'interroger sur les causes des échecs et des succès et sur les limites des expériences effectuées.
QU'ENTEND-ON EXACTEMENT PAR "MICRO-CREDIT" ?
Il n'y a pas de consensus parmi les professionnels pour définir ce qu'est le micro-crédit.
Les uns, influencés par les dirigeants du Sommet mondial de Washington, estiment que tout crédit de plus de 100 $ US n'est plus du micro-crédit. Les premières expériences de crédit de la Grameen Bank et des organisations prêtant aux femmes pour le petit commerce ou des micro-projets se rangent dans cette catégorie.
Les autres, et ce sont les plus nombreux, prêtent des sommes, en monnaie locale, allant de 100 à 5.000 voire 10.000 $US et plus et considèrent leurs prêts comme du micro-crédit.
Les destinataires du micro-crédit sont généralement des femmes qui ont besoin d'un capital de démarrage pour leur petit commerce (ventes de vivres, de cigarettes, de boissons, etc), l'achat d'une vache ou le paiement de l'écolage des enfants.
Le micro-crédit est donc étroitement lié à l'activité des travailleurs du secteur informel. Il est local et proche des gens. Quelquefois seulement, il est lié à l'épargne, en particulier en Afrique.
LES DIFFERENTS TYPES D'ORGANISASTIONS QUI GERENT LE MICRO-CREDIT
Au cours de ces dix dernières années, les gestionnaires du micro-crédit se sont développés face à la demande. Ils peuvent être classés actuellement de la façon suivante :
Les tontines sont la forme traditionnelle la plus efficace de l'épargne et du petit crédit.
Tout comme les caisses locales et mutuelles, elles ne sont pas reliées à de grandes organisations, ni aux banques. Elles agissent de façon autonome pour un groupe de villages ou un quartier urbain. Elles reçoivent l'épargne de leurs membres, fixent elles-mêmes les taux d'intérêt sans tenir compte des lois et du marché financier. Elles sont informelles. Les membres se prêtent entre eux l'argent épargné dans le même environnement. Elles font rarement appel au marché financier et ne reçoivent pas d'aide extérieure. Leur rôle et leur fonction sont essentielles. Elles répondent parfaitement aux besoins locaux et les remboursements sont excellents car tout le monde se connaît et il n'existe que peu de risque, car il y a auto-contrôle.
De nombreuses caisses locales d'épargne et de crédit se sont organisées pour obtenir davantage de crédit que les possibilités créées par leur épargne et répondre ainsi à la demande locale ou pour placer l'épargne non prêtée. Elles ont constitué des unions et fédérations, quelquefois puissantes à l'exemple de l'APRACA (Association de crédit agricole d'Asie et du Pacifique), l'AFRACA (Association Africaine de crédit agricole) ou encore les COOCEC ou COOPEC (unions coopératives et Mutuelles d'Epargne et de Crédit). Au niveau national, en Afrique de l'Ouest, des organisations, telles par exemple Nyesigiso et Kafo Jiginew au Mali, l'ACEP au Sénégal, la FECECAM au Bénin rassemblent des dizaines de milliers de membres épargnants ou/et emprunteurs et sont des partenaires efficaces et incontournables de l'attribution du crédit au monde paysan ou aux artisans du secteur non formel urbain.
Ces unions et fédérations représentent donc des millions de membres, plus particulièrement des milieux paysans, fonctionnaires et petits commerçants. Elles sont bien ancrées dans leur milieu et sont organisées en mutuelles de type Raiffeisen pour couvrir leurs risques. Elles font un effort important de formation de leurs gestionnaires souvent issus des caisses locales et de leurs membres. Elles sont bien gérées. Les taux d'intérêt utilisés pour rétribuer l'épargne ou prêter aux paysans, aux commerçantes ou aux femmes entrepreneurs varient selon les cas. Il est souvent en dessous des prix du marché. Il n'est pas rare de constater que ces caisses ne s'autofinancent pas, principalement à cause des frais engendrés par leurs efforts de formation. L'aide extérieure est souvent étroitement mêlée à leur financement.
Depuis une vingtaine d'années, de très nombreuses fondations ou ONG se sont créées pour distribuer et gérer le micro-crédit en Amérique Latine, en Afrique et en Asie. Ces organisations agissent comme des intermédiaires entre les "financeurs" (agences de coopérations, ONG du Nord, banques, etc.) et les demandeurs de crédit, isolés ou organisés en petits groupes professionnels.
La diminution des dons de l'aide internationale pour financer à fonds perdus des projets de développement et le transfert de ces dons vers des prêts ou des fonds de prêts aux ONG du Sud ont souvent facilité, en Amérique Latine en particulier, la création de "Fundacion del Desarollo", devenues gestionnaires de crédits accordés aux producteurs ou commerçants locaux du secteur informel des grandes villes. Dans cette ligne ou pour répondre aux besoins exprimés par les producteurs locaux, se sont créées, à titre d'exemple, IDESI au Pérou, FIE en Bolivie, SOINTRAL au Chili, APEM à Madagascar, Rural Finance Facility, Get Ahead Foundation et Start Up Fund en Afrique du Sud, Proshika, BRAAC-Crédit au Bangladesh, etc.
Ces Fondations et ONG ont joué par le passé et jouent encore actuellement un rôle essentiel dans le développement du micro-crédit. Des millions de petits producteurs ou commerçants dépendent de leur action. Ces organisations se sont professionnalisées et offrent actuellement des services d'intermédiation financière de grande qualité.
Proches des bénéficiaires, désireuses de les aider à progresser, ces fondations et ONG, sont des agents indispensables pour le bon fonctionnement du micro-crédit dans le Sud et à l'heure actuelle dans les pays de l'Europe de l'Est et certains secteurs des villes d'Europe et d'Amérique du Nord.
Certes, comme nous le verrons par la suite, le coût de leur intervention est élevé, comme l'est la gestion et l'appui au micro-crédit. Dès lors, si ces organisations veulent être auto-financées et ne plus recevoir d'aide du Nord, elles doivent facturer leurs services au prix coûtant, ce qui entraîne une forte augmentation des taux d'intérêt qui comprennent souvent ces coûts d'appui.
Depuis quelques années, entraînées par l'expérience de la Grameen Bank du Bangladesh, les grandes Fondations et ONG du micro-crédit de plusieurs pays du Sud ont leur propre banque. Limitées dans leur financement et souvent par les règles administratives nationales, ces organisations, face à la demande considérable de crédit émanant des petits producteurs et commerçants du milieu informel, mais aussi des petites et moyennes entreprises naissantes ou en développement, ont promu des instruments financiers qui ont évolué, avec l'accord des états et la reconnaissance des banques centrales, vers la création d'institutions financièrs formelles et de banques, spécialisées dans le financement du micro-crédit.
Plusieurs d'entre elles gèrent des portefeuilles de micro-crédit supérieurs à 10 millions de $US à l'exemple de Bancosol en Bolivie, de ProEmpressa au Pérou, de la Fondation Carjeival en Colombie, des Syndicate Bank en Inde, de Proshika et de la Grameen Bank au Bangladesh, de la BRI Bank en Indonésie, de K-REP au Kenya, de Rural Credit Facility d'Afrique du Sud, etc.
Ainsi, les professionnels du micro-crédit se sont donnés les instruments financiers et les banques nécessaires pour attirer et gérer l'épargne des populations et souvent des clients auxquels ils accordent du crédit et pour bénéficier des lignes de crédit accordées par les Banques internationales de développement ou les Agences bilatérales de coopération. Il s'agit donc d'un progrès important.
Le micro-crédit est-il un outil de développement économique ?
Est-il possible de créer des entreprises et donc de résoudre en partie les problèmes de l'emploi et de développer la croissance économique par le micro-crédit ?
La réponse n'est pas simple. Deux études, réalisées en Asie nous donnent une première réponse intéressante :
- Les crédits inférieurs à 100 $US, accordés principalement aux femmes, ne créent que très rarement (moins de 3%) de petites entreprises ou des emplois nouveaux. Ces crédits améliorent la situation sociale des bénéficiaires qui peuvent ainsi trouver les fonds nécessaires pour satisfaire des besoins de première nécessité (santé, nourriture, logement, écolage, etc.). Il y a donc amélioration, mais rares sont les bénéficiaires qui dépassent le seuil de pauvreté.
Ces micro-crédits ont toutefois un rôle essentiel qui est avant tout un "plus social" et en cela, il doit être développé.
- Les crédits entre 100 et 1.000 $US sont du même ordre. Ils améliorent cependant nettement le pourcentage (7 à 12 % selon les pays et les cas) de création d'emplois et de petites entreprises nouvelles.
- Ce sont des crédits de 5.000 $US et plus
qui déclenchent un processus de croissance par l'investissement dans de nouvelles unités de production, l'amélioration de la productivité et l'ouverture sur de nouveaux marchés.
Un autre exemple intéressant de gestion du micro-crédit nous est donné par les activités de IDESI/PRO EMPRESSA au Pérou. Cette organisation d'appui), qui vient de créer son institution financière, gère plus de 50.000 dossiers de micro-crédits en zone urbaine et rurale et est devenue un instrument efficace de développement économique du pays. IDESI/PRO EMPRESSA divise son marché en quatre secteurs:
- Le secteur micro-entreprises, de 1 à 10 travailleurs et un chiffre d'affaire annuel maximum de 40.000 $US par entreprise. Les crédits attribués à ces micro-entreprises vont de 50 à 900 $US pour une période moyenne de six mois.
- Le secteur petites entreprises, de 10 à 20 travailleurs et un chiffre d'affaire minimum annuel supérieur à 40.000 $US par entreprise. Les crédits attribués alors vont de 1.000 à 5.000 $US pour une période moyenne de 24 mois.
- Le secteur entreprises moyennes, occupant de 20 à 100 travailleurs et faisant un chiffre d'affaires supérieur à 750.000 $US par an et par entreprise. Les crédits distribués varient alors de 3 à 10.000 $US et plus par entreprise et une période de prêt de 8 à 24 mois.
IDESI/PROEMPRESSA distingue dans la gestion des ses crédits ceux, micro-crédits, attribués pour la "croissance", de ceux attribués, petits crédits, pour le "marché" (petites entreprises) et ceux attribués pour le "développement" (moyennes et grandes entreprises). Ainsi, il apparaît nécessaire de bien choisir les bénéficiaires-cibles du crédit quand on lance un programme. Si on désire atteindre les plus pauvres, on le fera avec des crédits de 20 à 300 $US et un objectif social pas forcément rentable financièrement. Si on veut créer des emplois et augmenter de façon significative les revenus, il faut alors avoir recours à des clients différents et des crédits d'un montant plus important . Si un ONG veut s'adresser à la fois à plusieurs catégories de clients, elle devra alors séparer la gestion de chaque programme et adopter des stratégies et des méthodes différentes selon les cas.
Il y a plusieurs "écoles".
Les uns, en particulier les donateurs ONG chrétiennes du Nord et leurs partenaires du Sud, défendent le principe que les pauvres ne peuvent payer des intérêts au prix du marché et qu'en conséquence, il faut prêter sans intérêt ou à des taux d'intérêt très bas (1 à 3% quelle que soit l'inflation). Certes ce point de vue est défendable, mais il est clair qu'un tel modèle ne peut fonctionner qu'avec l'aide extérieure ou, dans un milieu très localisé et restreint qui autogère l'épargne et les crédits accordés, grâce au volontariat, sans coûts financiers. Par ailleurs ces programmes ne sont généralement pas en relation avec le secteur financier moderne. Ce modèle a donc de grandes limites et peu d'avenir.
Les caisses d'épargne et de crédit et les mutuelles, leurs fédérations et unions, de type Raiffeisen, adoptent des taux d'intérêt en dessous de ceux du marché, quand les états dans lesquels ils fonctionnent les y autorisent. Ils le peuvent, car ils ne rétribuent pas ou peu l'épargne récoltée (à l'exemple des caisses d'épargne et de crédit Nyegigiso du Mali) ou bénéficient de lignes de crédit subventionnées ou/et de dons de l'aide internationale. Ce modèle est appliqué dans de nombreux pays en Asie, comme en Afrique ou en Amérique Latine.
De plus en plus nombreuses sont les organisations qui gèrent autrement le micro-crédit. Les taux de prêts du crédit incluent non seulement le coût de l'intérêt bancaire (y compris l'inflation), mais aussi une participation à un fonds de couverture de risque, le paiement proportionnel des appuis reçus en formation et conseils et même des contributions à des caisses de solidarité qui interviennent en cas de décès ou d'événements spéciaux.
Ainsi, à l'exemple de nombreuses fondations et ONG du Sud, citées ci-avant, les taux d'intérêt des prêts varient de 2 à 5% par mois pour de petits crédits à court terme. Nombreuses sont les organisations qui prêtent donc entre 30 et 60%, voire plus. Doit-on alors parler, comme certains le font, de taux proches de l'usure ? Pas sûr ! Les bénéficiaires de crédit ne se plaignent pas de ces taux. Ils estiment recevoir des services compétents et fort utiles de ces ONG, et le coût du crédit est de toute façon bien inférieur à ceux des usuriers. En plus, il faut remarquer que ces organisations de gestion du micro-crédit sont les seules capables de s'autofinancer et donc de durer ! Lors d'un colloque d'experts, organisé par l'OCDE à Paris en 1998, nous concluions, en mettant en commun nos expériences, que les programmes qui utilisaient les taux d'intérêts les plus élevés étaient aussi ceux qui étaient les plus performants et les plus efficaces.
Dès lors, cette question a une réponse claire. On peut aider les pauvres avec des prêts sans intérêt ou à intérêts subventionnés, mais on ne peut continuer "à jouer les Mères Teresa" sans être conscients que de tels programmes ne sont pas durables et se termineront avec la fin de l'aide.
Si ces programmes veulent être financièrement autonomes, ils doivent prendre les moyens de leur politique et facturer les coûts financiers et ceux de l'appui ou de la formation aux bénéficiaires. La question ne semble plus être celle de la pauvreté, mais davantage celle de la formation nécessaire pour que les bénéficiaires augmentent suffisamment leurs revenus pour être non seulement capables de rembourser les intérêts, mais de rentabiliser leurs activités économiques et de faire du profit.
Mais est-ce aux bénéficiaires locaux, dans les villages et les quartiers, c'est à dire les plus pauvres, de payer ces frais ? La gestion du micro-crédit est très coûteuse. L'aide internationale pourrait à l'avenir concentrer son intervention sur le subventionnement de ces coûts intermédiaires (formation, participation à la couverture des risques, facilitation de négociations, coûts de gestion des garanties bancaires qui relient progressivemnent aux banques commerciales locales, etc) qui doivent être comptabilisés séparément et ne pas entrer dans les coûts de gestion du crédit.
La plupart des organisations de gestion du micro-crédit annoncent des résultats de remboursement de prêts variant entre 95 et 100 %. Que faut-il en penser ? N'y a-t-il pas ou peu de risques à effectuer du micro-crédit ?
La réponse n'est pas simple. Souvent, pour des raisons stratégiques, ces organisations ne prennent pas en compte certains coûts ou non remboursements. Par ailleurs, des conditions exogènes peuvent augmenter considérablement les risques. Récemment, au Bangladesh, les inondations qui ont détruit les biens acquis par les femmes, grâce aux crédits, les ont empêché de rembourser leur crédit à la Grameen Bank. Ou encore, selon le Fonds Pérou-Canada, le risque est passé à 20% pour les petits emprunteurs qui ont été touchés par El Nino(3), ce qui oblige le programme de se restructurer complètement.
L'étude de la réalité démontre que le risque est supérieur à celui annoncé et qu'il est très étroitement lié à la qualité de l'appui et du suivi des prêts. D'où, en conséquence des coûts de suivi importants. La réussite des activités de micro-crédit n'est-elle pas alors liée à des subventions nécessaires de ces coûts qui ne devraient pas entrer dans le calcul de la rentabilité des opérations de gestion des prêts ?
Par ailleurs, les risques sont aussi liés aux compétences des organismes de gestion du micro-crédit. Trop souvent des ONG non spécialisées ont prêté et n'ont pas ou peu été remboursées. Aucun suivi sérieux, une comptabilité discutable, de bons sentiments et, en fin de compte de la "casse". Ces organisations ont fait beaucoup de tort. Elles ont confondu "dons" et "prêts". "On ne prête pas à celui qui ne peut rembourser, sinon on le tue..." dit-on maintenant au Sahel.
Il est cependant vrai que les risques sont différents selon les catégories de personnes, si celles-ci sont en groupes à caution mutuelle, ou encore s'il s'agit d'avances pour le petit commerce ou un prêt pour la production agricole. "Les femmes remboursent mieux que les hommes". C'est vrai que, si elles sont organisées, leur taux de remboursement de prêts est proche de 100%. Il est vrai aussi, comme l'a démontré Marie Christine GUENEAU) que certains secteurs de services ou de production sont moins risqués parce que plus rentables que d'autres.
Comment accéder au crédit des banques commerciales locales ?
L'objectif final, si on veut que le micro et le petit crédits aient un impact plus important et répondre davantage que maintenant aux besoins exprimés, est d'établir progressivement des relations professionnelles entre ces nouvelles catégories de clients et les banques commerciales locales. Ainsi, on mobilisera des fonds locaux, on garantira la perennité financière de ces systèmes et on cassera les liens de dépendance que l'aide internationale perpétue. Cela nécessite un apprentissage et une meilleure connaissance réciproque. Cela prend du temps. Cependant des expériences intéressantes prouvent que l'on est déjà sur la voie du succès.
Comment accéder au crédit des banques commerciales ?
Le premier moyen, bien connu, et dont on a déjà parlé est la "caution mutuelle", appliquée systématiquement dans les modèles Grameen, Raiffeisen ou Desjardins. Un groupe de villageois ou de producteurs d'un quartier, où tout le monde se connaît, se porte garant du remboursement de tous les membres du même groupe. Ce système "marche" souvent, mais systématisé, il n'apporte pas toute la sécurité dont on parle. Souvent même, les banques ne comptent pas sur la caution solidaire : trop de travail, et donc de coûts, pour récupérer une petite somme !
La couverture du risque par l'hypothèque d'un bien (sauf celle d'immeubles modernes) ne fonctionne pas bien et se révèle aussi très coûteuse. Un regard dans les jardins des ONG gestionnaires de micro-crédit est souvent intéressant. Des épaves de voitures, des outils et équipements, fruits des saisies, sont là, invendables.
Et la garantie bancaire ?
C'est une des meilleures façon d'obtenir des prêts des banques commerciales. Ces garanties sont celles des salaires de membres de la famille ou d'amis. Ce sont aussi des garanties bancaires locales ou internationales.
Plusieurs fondations ont mis au point des systèmes de garanties bancaires très efficaces, à l'exemple de la Fondation RAFAD à Genève, d'ACCION aux USA ou de FUNDES en Amérique Latine. Le principe est simple : Constituer un Fonds en monnaie forte et l'investir dans une banque internationale qui accordera une garantie à une banque locale qui prêtera, parce que son risque est totalement ou partiellement couvert, aux petits emprunteurs locaux regroupés ou non. Une ONG locale est souvent l'intermédiaire de ces opérations.
Sur la base d'une étude comparative de l'impact de tels fonds, il a été possible de tirer les leçons suivantes :
Ces fonds de garanties ont permis à des dizaines de milliers de petits producteurs, femmes et hommes, paysans ou commerçants, artisans et petits entrepreneurs du secteur non formel, "d'entrer en banque" et de recevoir les crédits qu'ils réclamaient depuis longtemps. Par ailleurs, pour les banques commerciales, ces expériences réussies de prêts aux acteurs du secteur informel, qu'ils ne connaissaient pas du tout, les ont convaincus qu'il est possible de "prêter aux pauvres et de faire de bonnes affaires". Cette connaissance réciproque est certainement le résultat le plus significatif de l'intérêt de l'utilisation de la garantie bancaire, car il permet de créer et de consolider des relations nouvelles entre partenaires qui s'ignoraient. Le marché du micro-crédit devient alors, à long terme, un secteur d'activités nouvelles pour plusieurs banques commerciales du Sud.
Le deuxième résultat de l'usage de la garantie bancaire est celui de l'effet multiplicateur qu'il entraîne. En effet, si les négociations sont bien menées entre l'émetteur de la garantie et la banque qui la reçoit, cette dernière est amenée à prendre progressivement plus de risques, puisque les remboursements sont bons, et à attribuer deux, trois, cinq, dix, voire plus de crédit que le montant de la garantie reçue. La garantie internationale permet alors de mobiliser les ressources financières locales.
En plus, l'émission en monnaie forte d'une garantie par une grande banque internationale du Nord est très appréciée des banques commerciales du Sud. Cela renforce leur portefeuille de bonnes relations. Par ailleurs, la garantie en monnaie forte permet d'éviter l'érosion du capital initial de garantie par l'inflation locale.
Certes, la garantie n'est pas LA solution de la couverture de risques, mais en est un des moyens les plus efficaces. L'expérience de la Fondation RAFAD (6) en douze ans a permis de conclure que :
- les pertes moyennes annuelles d'un tel Fonds sont de l'ordre de 5%
le multiplicateur est de 3,5 c'est-à-dire qu'avec 100.000 $US de garantie, les banques locales ont donc attribué, en monnaie locale, pour 350.000 $US de crédit
- l'intérêt chargé par les banques a été celui du marché, moins l à 3% selon les cas, puisque le risque était partiellement couvert par la garantie
- que les bénéficiaires de crédit avaient à rembourser leur prêt en monnaie locale et non en devises
- qu'après six ans, en moyenne, d'expériences positives, les banques locales ne réclamaient plus de garantie, considérant ces partenaires comme des clients
CONCLUSIONS
Depuis le Sommet de Washington, le micro-crédit est devenu une mode, souvent même un nouveau gadget de l'aide internationale. Certains voient en lui la solution aux échecs répétés de la coopération entre le Nord et le Sud. Comme l'a bien décrit M. MOTCHANE dans le Numéro spécial du Monde Diplomatique sur le micro-crédit(7), le secteur privé, après l'ONU, est en train de récupérer le micro-crédit pour en faire un nouvel outil qui devrait prouver leur intérêt à "éradiquer la pauvreté".
Il est temps de dire clairement les choses. Le micro-crédit existe depuis longtemps, et on n'a pas attendu 1998 pour l'inventer. Beaucoup d'échecs et de réussites jalonnent le chemin des projets financés par le micro-crédit. Regardons le passé afin d'en tirer les leçons pour l'avenir. Le crédit est une des techniques de financement du développement. Il peut "tuer" l'initiative, comme on l'a dit précédemment s'il est accordé sans examiner soigneusement si le bénéficiaire peut rembourser ou si on l'entraîne dans le cercle vicieux de l'endettement ou de la faillite.
Par ailleurs, il faut aussi poser la question de l'impact global de tous les efforts actuels face aux besoins. En Amérique du Sud, par exemple, on a recensé plus d'un million de personnes ayant recours au micro-crédit pour un montant de 800 millions de $US (8). Or, selon Francisco DUMIE, gérant de COPEME au Pérou, intervenant lors de la récente Conférence Latino-américaine de la microfinance, "seul un dixième de la demande est satisfaite et le micro-crédit ne représente que 1% du crédit délivré sur le plan commercial" (3). Ces faits nous obligent à plus de modestie, mais nous encouragent dans l'action à mener, en particulier à favoriser et renforcer les liens avec les banques ou institutions financières locales..
Nous croyons que le crédit, s'il est bien utilisé, est un outil efficace de développement à condition d'étudier avec soin les groupes cibles que l'on veut aider.
Professionnalisme, connaissance du milieu, adaptation des moyens aux conditions locale pour répondre aux vrais besoins, ce sont là les exigences de la réussite.
Le micro-crédit est une arme contre la pauvreté, mais il est coûteux et doit être subventionné. Les petits et moyens crédits doivent être développés davantage encore, car c'est eux seulement qui s'attaquent aux causes de la pauvreté en créant des emplois et en facilitant la croissance.
Fernand VINCENT
Fait à Genève, le 7 novembre 1999.
Le financement n'est pas la seule barrière au développement des micro-entreprises lire l'article
Le microcrédit est, sans aucun doute, l'innovation qui a fait le plus parler d'elle dans la lutte contre la pauvreté. Il y a un peu plus de trente ans, Mohammed Yunus consentait ses premiers prêts à un groupe de femmes du Bangladesh. Il y a aujourd'hui plus de 150 millions de micro-emprunteurs à travers le monde. Le programme a essaimé jusqu'aux Etats-Unis et en France. La grande majorité de ces clients n'avaient auparavant aucun accès au crédit bancaire et étaient contraints d'avoir recours aux usuriers de village, qui pratiquent des taux faramineux (en Inde, les vendeurs de légumes qui empruntent à la journée paient jusqu'à 5 % par jour, et dans les villages, des taux de 20 % par mois ne sont pas rares).
Or, presque tous doivent bien, un jour ou l'autre, avoir recours au crédit : en effet, les pauvres vivent dangereusement... Ils sont très souvent à leur compte : au Pérou, 69 % des ménages urbains les plus pauvres ont leur propre entreprise. En Inde, au Pakistan, au Nicaragua, cette proportion se situe entre 47 % et 52 % (dans les pays de l'OCDE, la proportion d'entrepreneurs n'est que de 12 %). Dans les régions rurales, la part des ménages à leur compte est encore plus importante. Le moindre choc (une mauvaise récolte, une maladie, un vol...) les laisse extrêmement vulnérables. Les filets de sécurité auxquels nous sommes habitués, Sécurité sociale, retraite et même la possibilité de déposer le bilan, n'existent pas. Epargner est difficile et dangereux : les banques ne veulent pas gérer des petites sommes et les économies laissées sous le matelas disparaissent facilement.
C'est pourquoi rares sont les pauvres qui n'ont aucune dette. Au Pakistan, 93 % des ménages les plus pauvres sont endettés, souvent à la suite d'un choc, parfois pour financer leur activité ; au Rajasthan, ils sont plus de deux tiers et en Afrique du Sud, un tiers. Alors que ces ménages avaient auparavant forcément recours à l'usurier local ou au propriétaire terrien, ils ont aujourd'hui la possibilité d'emprunter à des institutions de microfinance. Les taux d'intérêt, bien qu'élevés si nous les comparons à ceux qui sont pratiqués dans les pays développés (de 20 % à plus de 100 % par an selon les pays), sont nettement plus faibles que ceux auxquels ils étaient habitués.
Cela représente une réussite importante, dans des pays où les services à l'intention des plus pauvres, privés ou publics, brillent par leur absence. Les essais des décennies antérieures pour distribuer des crédits subventionnés par l'intermédiaire des banques nationales se sont écroulés, sous le poids des non-remboursements et de la corruption. Les institutions de microcrédits sont dirigées par des entrepreneurs qui maîtrisent parfaitement la distribution d'un service de qualité à très grande échelle : par leur dynamisme et leur capacité d'innovation, ils ont réussi là où des tentatives bien mieux financées et soutenues par des gouvernements locaux ou étrangers avaient échoué.
Mais beaucoup voient dans le microcrédit bien plus qu'un simple instrument financier. Pour eux, le microcrédit devrait favoriser une transformation en profondeur de la vie des plus pauvres. Donner cet outil financier à des familles - et souvent à des femmes, ce qui est sans doute encore plus important - leur assurerait non seulement un moyen de vivre mais une dignité, les conduirait à investir plus pour leur santé ou l'éducation et à réduire la discrimination contre les femmes et les petites filles. Certains sont allés jusqu'à suggérer qu'en accordant aux femmes l'accès à un capital, le microcrédit permettrait de lutter contre le sida...
La vision du monde de Mohammed Yunus est profondément optimiste : selon lui, chacun de nous est un entrepreneur en puissance et la seule chose séparant une femme pauvre du Bangladesh d'un directeur d'entreprise serait l'accès au capital (et peut-être à un téléphone pour savoir où vendre ses produits !). La lutte contre la pauvreté n'a pas besoin de charité : il suffit de créer les bonnes opportunités que les pauvres sauront saisir pour faire croître leur entreprise et rembourser emprunts et intérêts. Ce message est très séduisant : il semble dévoiler les clefs d'une richesse humaine cachée qu'un produit financier bien fait débloquerait. Il rejoint les conclusions de l'économiste péruvien Hernando de Soto, pour qui la barrière fondamentale à la réussite des plus pauvres est l'absence de droits de propriété sur leur maison et leurs terrains, les empêchant de capitaliser sur leur richesse. Il trouve un écho important chez les sceptiques de l'aide et du rôle des gouvernements : la clé de la fin de la pauvreté reste le marché.
Cet enthousiasme n'est pas sans susciter des retours de bâton. Certains sont sceptiques, voire hostiles. Ils considèrent les banquiers du microcrédit comme de nouveaux usuriers qui exploitent l'incapacité des plus pauvres à résister à la tentation de l'emprunt ; ils soulignent que les taux d'intérêt, souvent présentés de manière obscure, restent très élevés par rapport à ce que paient les plus riches. Ces critiques attribuent même au microcrédit les suicides de paysans surendettés, soumis à une pression indue exercée par les agents de prêts. En effet, ceux-ci, rémunérés en fonction du nombre de clients et de leur taux de remboursement, sont incités à pousser à l'emprunt d'abord, et à forcer au remboursement par tous les moyens ensuite.
Ces derniers temps, cette vision négative a gagné du terrain : on la voit s'exprimer dans de nombreux blogs et articles de presse, qui vont jusqu'à accuser le microcrédit de ruiner les économies locales. Le fait que le microcrédit soit souvent présenté comme l'alternative aux programmes de redistribution traditionnels et les profits importants réalisés par certaines des institutions ne sont certainement pas étrangers à ces critiques.
Le microcrédit, miracle ou désastre ? Malheureusement, en dépit de l'importance du débat, il n'y avait pas jusqu'à récemment d'étude rigoureuse de part ou d'autre. Partisans et adversaires se battaient à coup d'anecdotes ou d'études difficiles à interpréter, parce qu'elles comparaient des pommes et des oranges (c'est-à-dire des emprunteurs et des non-emprunteurs). Chaque camp avait beau jeu de critiquer les données imparfaites des autres.
Mais cela est en train de changer grâce au courage et à la vision de certaines institutions particulièrement novatrices : Spandana en Inde, Al Amana au Maroc, First Macro Bank aux Philippines, Compartamos au Mexique ont permis à des chercheurs (dont j'ai eu la chance de faire partie) d'évaluer rigoureusement l'impact de leurs programmes dans le cadre d'expérimentations : des personnes similaires en tous points, mais dont certaines ont eu la possibilité d'emprunter et d'autres non, sont comparées. Nous avons aujourd'hui les résultats des évaluations réalisées aux Philippines et en Inde.
Ces deux programmes sont très différents. Aux Philippines, First Macro Bank propose des emprunts à des entreprises qui existent déjà, sur une base individuelle. En Inde, Spandana utilise le modèle canonique de la Banque Grameen (l'institution créée par Mohammed Yunus): un petit emprunt solidaire, réservé à des femmes. Pourtant, les résultats concordent : dans les deux pays, les emprunteurs acquièrent plus de biens durables (télévision, réfrigérateur, etc.) pour leur foyer. Ceux qui ont une petite entreprise investissent dans celle-ci : ils acquièrent des actifs productifs (bicyclette, machine à coudre) ou augmentent leurs stocks. En Inde, un emprunt sur huit conduit à la création d'une nouvelle activité indépendante (aux Philippines, tous les emprunteurs avaient déjà une entreprise).
Ces études semblent donc nous dire que le microcrédit rend exactement les services attendus d'un bon produit financier : il permet à ses clients d'effectuer des achats importants, pour leur activité ou pour leur ménage, qu'ils n'auraient pas pu engager autrement.
Mais, dix-huit mois plus tard, on ne constate aucun signe d'une transformation profonde de la vie de ces familles : ni l'une ni l'autre de ces études ne démontre d'impact sur la santé, la scolarisation ou le pouvoir de décision des femmes. En revanche, contrairement aux prédictions pessimistes des sceptiques de la microfinance, on ne constate aucune frénésie de consommation irresponsable provoquée par l'argent facile : au contraire, en Inde, les familles abandonnent certaines des petites tentations de la vie courante (thé, snacks, noix de bétel, tabac) pour rembourser l'emprunt qui leur a permis d'acheter des biens durables.
Il ne s'agit bien sûr que d'effets à court terme. L'impact dans trois ans ou plus sera peut-être tout à fait différent. Les revenus supplémentaires de l'activité financeront-ils la scolarisation des enfants ? Ou bien le poids des remboursements hebdomadaires se fera-t-il sentir davantage ? Les données sont en cours de collecte.
Le monde rêve d'une recette miracle contre la pauvreté et le microcrédit était un candidat tout à fait plausible. Ces études suggèrent qu'il est temps de revenir à une description plus nuancée de ses avantages possibles. Mais reprocher au microcrédit d'être inutile ou dangereux parce qu'il ne se révèle pas être cette recette miracle n'a pas grand sens.
Laisser de côté le discours polémique a aussi l'avantage de nous inciter à dépasser un débat binaire pour remettre en question le modèle canonique du microcrédit et nous demander comment il pourrait encore mieux servir ses emprunteurs. Une des limites du microcrédit est qu'il finance essentiellement des activités à toute petite échelle, de très faible croissance, bien éloignées de l'image d'Epinal d'un Bill Gates démarrant Microsoft dans son garage : dans les rues des villes d'Inde, d'Indonésie ou du Bangladesh, on voit d'innombrables petites épiceries, vendant toute la même chose, dont les bénéfices suffisent à peine à payer un salaire minimal à leur propriétaire, en dépit des dix à douze heures de travail quotidien. Ces micro-entreprises ont beaucoup de mal à passer à la vitesse supérieure : plus de 90 % des entreprises des clients de Spandana que nous avons étudiées n'ont pas d'employé ; aucune n'en a plus de trois. Dans quelle mesure la structure même du microcrédit contribue-t-elle à cet état de chose ?
Un premier aspect est la responsabilité solidaire, marque de fabrique du microcrédit. Elle décourage la prise de risque, car les autres femmes du groupe ne veulent pas prendre le risque de devoir rembourser en cas d'échec, alors qu'en cas de succès, elles n'empocheront pas les gains supplémentaires : elles auront donc tendance à empêcher les autres membres de se lancer dans des activités risquées, mais plus rentables. Or une étude récente aux Philippines montre que le prêt solidaire n'est pas essentiel au bon remboursement : les taux de remboursements sont tout aussi élevés dans les succursales traditionnelles que dans celles où les clientes sont seulement responsables de leur propre emprunt.
Le remboursement hebdomadaire et immédiat, autre pierre angulaire du microcrédit, a lui aussi ses limites. Au Bengale-Occidental, l'organisation Village Welfare Society a permis à certaines clientes de ne commencer à rembourser que quelques semaines après avoir perçu l'argent du prêt. Cela leur a permis de faire des investissements plus ambitieux et plus rentables : par exemple, celles qui voulaient se lancer dans la vente de vêtements ont acheté une machine à coudre plutôt qu'un stock de saris à revendre. Ce niveau de risque plus élevé a, bien sûr, conduit à plus d'échecs et donc à plus de non-remboursement.
Ainsi paradoxalement, le microcrédit, par ses règles actuelles, est plus adapté à financer des activités familiales qui vivotent que de véritables entreprises créant des emplois. Mais le mouvement est en train de se renouveler : certaines institutions de microcrédit (dont Grameen Bank,) ont discrètement abandonné le prêt solidaire. Elles continuent à demander à leurs clientes de se rencontrer chaque semaine, ces réunions créant des liens sociaux forts, facilitant l'entraide en cas de crise. Mais elles ne sanctionnent plus une cliente lorsqu'un membre du groupe ne rembourse pas. Par ailleurs, des organismes comme Accion aident les institutions de microfinance à proposer à leurs meilleurs clients des produits individuels, adaptés au financement d'entreprises un peu plus importantes. D'autres groupes proposent des formations en comptabilité ou en gestion à leurs clients.
Mais le financement n'est pas la seule barrière à la croissance des micro-entreprises. Dans de nombreux cas, les clients de la microfinance sont entrepreneurs faute de mieux. A la suite de la crise asiatique par exemple, le nombre d'entreprises familiales a explosé en Thaïlande. Mais contrairement aux périodes antérieures, ces entreprises n'ont pas prospéré. Leurs propriétaires les ont abandonnées dès que la situation économique s'est améliorée et qu'ils ont pu retrouver un emploi salarié. Ces entrepreneurs forcés rêvent, pour eux et pour leurs enfants, d'un emploi stable, qui semble, lui, enclencher une vraie dynamique de transformation : sa sécurité permet d'investir dans la scolarisation des enfants, la santé ou une maison plus accueillante.
Cela ne remet bien évidemment pas en cause l'utilité du microcrédit, puisque ces emplois stables n'existent pas ou pas en assez grand nombre. Une activité, même modeste, constitue déjà un revenu essentiel. Toutefois la vision romantique d'un milliard d'entrepreneurs aux pieds nus est probablement une illusion. Savoir distinguer ceux de leurs clients qui ont réellement le goût du risque et de l'entreprise de ceux qui y sont contraints, et offrir à chacun des services adaptés est le nouveau défi de la microfinance. Parallèlement, le développement d'un vrai secteur salarial (industriel ou de service) doit rester une priorité pour une politique économique dans les pays pauvres.
Esther Duflo est professeur au Massachusetts Institute of Technology (MIT) et cofondatrice de la chaire Abdul LatifJameel Poverty Action Lab (J-PAL) sur la réduction de la pauvreté et le développement, elle a été, en 2009, titulaire de la chaire Savoirs contre pauvreté au Collège de France.
Article paru dans l'édition du 12.01.10
Micro-finance au Mali : un outil efficace mais fragile lire l'article
Avec la pauvreté des milliers de Maliens, nos compatriotes, particulièrement ceux vivant en zones rurales, se rabattent de plus en plus sur les institutions de micro finance. Un secteur fortement sollicité mais en danger parce que les conditions pouvant assurer sa pérennité ne sont pas encore réunies.
La micro finance se définit comme l'offre des services financiers destinée aux personnes n'ayant pas accès au système financier classique. De 1980 où les institutions de micro finance ont vu le jour en Afrique de l’ouest à aujourd’hui, les institutions de micro finance (mutuelles d’épargne et de crédit, institutions de crédit solidaire, etc.) n’ont cessé de gagner du terrain. En Afrique occidentale, le nombre de personnes qui se servent de ce qui communément appelé « la banque des pauvres » se chiffre aujourd’hui à environ 8 millions. Ce qui démontre tout l’intérêt des populations au secteur. Au Mali, ils sont des centaines de nos compatriotes à épargner dans les structures de micro finance et les emprunteurs sont tout aussi nombreux. « J’économise ma pension à la mutuelle d’épargne et fais des retraits quand je veux sans aucune entrave », a témoigné un septuagénaire. Ce qui le touche particulièrement, c’est que ses parents peuvent directement verser de l’argent dans son compte en un laps de temps. « Mon fils m’envoie régulièrement de l’argent de l’extérieur que je vérifie sur mon compte sans aucun problème. Ce système m’épargne beaucoup de déplacements et de procédures que je ne peux plus supporter », s’est-il félicité.
Les femmes ne sont pas en reste des services offerts par la micro finance. Elles sont légion celles qui économisent ou sollicitent même des prêts qu’elles restituent par la suite. « Notre caisse d’épargne m’a permis d’avoir un fonds de commerce avant de rembourser l’argent prêté. Aujourd’hui, je dois beaucoup à cette caisse », a dit une femme de la commune rurale de Kita. Dans la capitale de l’Arachide, la micro finance est aussi en pleine expansion avec des habitants qui font de plus en plus confiance aux structures locales d’épargne. « L’on peut aisément voir les femmes prendre la direction des centres d’épargnes informels pour sauvegarder leurs maigres ressources ou solliciter des prêts », a avoué un conseiller municipal de Kita.
Dans la ville « des trois caïmans », ce sont les tontines, qui s’illustrent pour non seulement souder les liens sociaux mais surtout pour permettre aux adhérents de faire des réalisations. « Je me sacrifie en m’inscrivant à la tontine mensuelle que nous organisons entre nous à l’école. Mais, quand je l’obtiens, je construis sur ma parcelle, qui est sur le point d’être habitable », a dit un enseignant du secondaire.
Cependant, le secteur fait face à des défis énormes. Selon Boubacar Diallo, conseiller technique en micro finance à « Freedom from hunger », la marge de progression du secteur est impressionnante mais fragile. En effet, il est confronté aux problèmes de la professionnalisation du contrôle interne et externe et au perfectionnement du système d’information et de gestion. C’est à ce dernier point que se trouve le gros des problèmes dans la mesure où souvent « les responsables ne savent pas exactement qui a prêté et qui a épargné ». Une situation qui entraîne donc des pertes à la structure dans la mesure où avec un déficit de communication entre les différentes structures les « mauvais clients » naviguent entre eux pour obtenir des crédits.
A ces difficultés, il faut ajouter, « la faiblesse des ressources financières, notamment les ressources longues, les difficultés administratives et judiciaires, la problématique de la sécurisation des fonds, la fragilisation des acquis institutionnels et financiers par la désaffiliation de certaines structures de base de leurs faîtières, l'instabilité du personnel et le non-remboursement des crédits », a laissé entendre le président de l’Association des professionnels des institutions de la micro finance (Apim)
Ogopémo Ouologuem



